1914: En souvenir de ma publication sur Short Edition


Certains souvenirs sont là pour vous rappeler que vous possédez tout ce que vous désirez, d'autres pour vous confirmer que vous avez tout perdu. Et les souvenirs les plus doux deviennent les plus amers. Ceux qui nous ont comblés autrefois nous anéantissent aujourd'hui.

Il y a un jour dont je me souviens comme le dernier jour heureux de ma vie. J'étais un homme à cette époque, avec deux pieds, deux jambes, un visage quasiment symétrique. J'étais jeune, brillant et mon sourire enjôleur ne laissait aucune femme indifférente. C'est ce que mes amis disaient.

Ce jour-là, c'était il y a quatre ans. Il faisait beau et doux, les gens s'aimaient... Aucun nuage ne semblait pouvoir ternir ce moment idyllique. Les quais de la gare ne désemplissaient pas, nos compagnes nous adressaient quelques derniers baisers, les yeux larmoyants. Cette journée était la nôtre. Nous partions en héros, sous les regards fiers de nos proches. Nous étions la force, le courage, ceux qui pour la gloire de leur pays étaient prêts à sacrifier leur vie. J'était prêt à monter dans le train et peut-être n'aurais-je pas dû, mais je ne pus me résoudre à ne pas la regarder une dernière fois. Je me souviens de son regard pétillant et ému, de son sourire qu'elle voulait détendu, mais qui trahissait sa crainte. Entre deux grands signes d'au revoir, je parvins à lire sur ses lèvres une phrase : « Je t'aime, je t'attendrais... ». Le train démarra, nous emmenant vers les champs de bataille. Cette guerre devait être courte, nous devions rentrer glorieux. Mais qu'en est-il aujourd'hui de la gloire ? Qu'en est-il du bonheur qu'elle m'avait promis à coups de « je t'aime » ? Qu'en est-il du passé ? De notre retour en héros ? Je ne vois pas de fleurs, je ne vois pas de joie dans leurs regards. Rien ne transparait dans leurs yeux si ce n'est de la défiance et du dégoût. Vous tous autant que vous êtes, en train de m'observer, voyez-vous cette jambe? Ou plutôt tentez de l'imaginer puisqu'il n'en reste rien. Ce moignon qu'il me reste à la place du membre est le résultat des barbelés qui encerclaient nos tranchées. Où sont mes yeux ? Où est mon nez dites-vous ? Allez donc poser la question au docteur, qui a tenté tant bien que mal de rafistoler les morceaux, après qu'un obus vienne exploser à quelques mètres de moi.
Aujourd'hui, je suis observé comme une bête bizarre. Les mères rassemblent leurs enfants autour d'elles lorsque je passe et les rassurent. Je suis un monstre, un animal, le miroir de la violence.
Je pensais lire dans les yeux de celle que j'aime le bonheur, la fierté, l'amour. Tout ce que j'ai reçu c'est un « qui êtes-vous ? » horrifié. « Jacques » je lui ai dit, « ton époux ». Claquement de porte. C'est donc cela l'amour véritable, le résultat de quatre années d'absence après de grandes promesses. La beauté, l'apparence, sont-ce là les fondements d'un amour profond ? Les valeurs, la bonté, l'affection ne priment-elles pas sur l'image physique que nous envoyons ? Une porte qui claque et fin de l'histoire. Un claquement sec pour ponctuer toute une relation. Je voulais ouvrir la porte et lui dire « n'entends-tu pas ce coeur qui bat ? Et ces mains qui tremblent les vois-tu ? ». Mais à quoi bon ? Les monstres n'existent que dans les livres. On ne leur adresse pas la parole dans notre monde. On préfère les éviter, passer notre chemin. Marcher auprès d'un monstre c'est s'accabler de honte, c'est être observé comme tel.
Alors je renonçai à marteler la porte. Mes yeux se fermèrent, quelques larmes s'en échappèrent et son image se dessina dans mes pensées ; « je taime, je t'attendrais... ». C'est tout ce que je voulais, mais la laideur, la monstruosité semblent bien primer sur ces quatre mots, envoyés du bout des lèvres, un jour ensoleillé de 1914.

Merci de m'avoir lu. Ceci représente ce qui me passionne, ce que j'ai toujours aimé faire et que je n'arrive plus à donner aujourd'hui. J'avais publié ce texte ici, sur Short Edition il y a quelques années maintenant, mais de le relire m'a ému alors j'ai voulu le partager avec vous, en espérant qu'il vous ai provoqué quelque chose, une émotion la plus simple soit elle !

Je vous embrasse !

Lorene

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